Béjaïa l'intemporelle

Ayant la réputation d'être bien protégée par son immense baie, l’une des mieux abritées du Bassin méditerranée, la ville de Béjaïa ressemble à un sanctuaire, tant la mer y semble toujours calme.

Ayant la réputation d'être bien protégée par son immense baie, l’une des mieux abritées du Bassin méditerranée, la ville de Béjaïa ressemble à un sanctuaire, tant la mer y semble toujours calme. L'air y est d’une pureté originelle et la dimension de chaque élément est parfaite.

Dans ce site où la nature est encore miraculeusement accessible, la ville s’inscrit avec une netteté charmante, se délimitant d’elle-même. Il faut dire que Bejaia a ce précieux avantage d'être une ville à dimension humaine, à la mesure de l’homme, un univers où l’on peut aimer vivre en ignorant le stress et autres contingences de la vie au quotidien. Venant de l’aéroport, distant d'une quinzaine de  kilomètres du centre-ville, nous abordons l'incontournable pont de l’oued Sebaou qui nous porte tout naturellement au cœur de la cité hammadite. «Du bon côté»  disent les habitants. Fuyant les cartes postales, les souvenirs, et cette bonhomie qui habituellement fascine les visiteurs, nous entrons comme prévu rue du Théâtre régional de la ville (TRB), saluant au passage l’immémoriale placette qui le jouxte. Il faut dire, là aussi, que l’équilibre des volumes de cette placette nous a toujours fortement impressionnés. C'est cette placette —du reste fort avenante— et la vieille ville qui, naturellement, constituent le noyau historique de la cité actuelle, l’espace vivant des traditions béjaouies. Plus on monte, en effet, plus on rencontre des boutiques d’anciens. On (ré) découvre des estaminets, des bouchons et même une petite taverne, ou quelque chose de ressemblant, au fond de la célèbre rue des Vieillards, non loin de laquelle veille le majestueux minaret de la superbe mosquée de Sidi Soufi, datant du XVIe siècle. Côté animation, rien ne semble manquer à cette rue où, dit-on, se promena, de 1931 à 1941, le Président en exil du Portugal, Manuel Teixeira Gomes. De la rue des Vieillards, on s’évade vers le port par les escaliers attenant au bel édifice qui abrite l’Assemblée populaire communale, semblable en certaines «entournures» à celui de la «Comedia dell’arte», qui nous facilite l’accès à la vieille ville. Nous voici, nous voilà, par le détour d’une ruelle digne du Corneille de «Galerie du Palais», sur une placette –une autre– avec un banc de pierres et le plaisir de souffler quelque peu après notre tour de reconnaissance. Histoire d'admirer de plus près le fameux Cippe romain de Lambèse, datant du IIe siècle de l'époque romaine, lorsque l'antique Saldae était alimentée en eau, via un aqueduc, à partir du village de Toudja. En tout cas, à partir de ce haut lieu historique, l’ascension de la vieille ville devrait figurer aux programmes des visites touristiques de Béjaïa et de sa région.

L’époque hammadite : peu de vestiges d'un prestigieux passé

Dommage. Elle est bien séduisante, cette cité construite en escalier au flanc d’un pic couvert de bois («le bois sacré»), serrée entre le roc et la mer qui venait battre ses entrailles. De celles-ci, subsiste la porte «sarrasine», ancrée aujourd’hui dans l’asphalte de la route moderne longeant le port. Véritable arc de triomphe plein de majesté, immense, et pour cause, la «Porte sarrasine» était l’entrée maritime du port d’En Naciria. Les navires passaient sous son arche magistral, en arc brisé, très gracieux de galbe malgré son aspect monumental. Très simplement et poétiquement aussi, cette porte s’appelait «Bab El Bahr» (porte de la mer), parfaite illustration de l’architecture hammadite du XIe siècle. A cette époque, la ville était couverte de forts et de palais d’une grande richesse. Dommage, une fois de plus, que ses beautés nous soient à présent refusées par la vie, par l’histoire. Peu de vestiges, il est vrai, subsistent de cette prestigieuse époque.
La ville actuelle s’est construite sur les ruines de l’antique cité. Des casernes, en effet, s’appuient sur les fondations des anciens palais : palais de l’Etoile (sous l’actuel Fort-Moussa), palais d’Amimoun, que bâtit El Mansour, fils d’En Nacer, et dont nous est parvenue une description de Léon l’Africain, palais de la Perle, si célèbre qu’il fit chanter moult poètes et, plus tard, couler beaucoup d’encre : il se trouvait sans doute sur la crête de la Bridja, sous la caserne bâtie par les Français durant l’occupation. De ses murailles que venait battre la mer subsiste donc «Bab El Bahr» (la Porte de la Mer) précisément, arc magistral, a-t-on dit, brisé et outrepassé. A cette époque, la ville, qui battait monnaie et possédait l'un des rares chantiers navals en Méditerranée, se couvrit de forts et de palais d’une grande richesse. Outre «Bab el Bahr», subsiste de la même époque «Bab el Bounoud» (Porte des étendards), aujourd’hui appelée familièrement «Porte de Fouka» : tout à fait bien conservée, avec ses trois tours hexagonales et ses deux portes en ogive, c’est l’emblématique signe d’accueil de la cité hammadite. Outre «Bab el Bahr» et «Bab el Bounoud» subsistent de la même époque le «marabout de Sidi Touati», fondateur au XIIe siècle d'une université musulmane, laquelle fonctionna jusqu'en 1824, mais loin du port : autrement dit sur les hauteurs de la cité près de la porte du ravin, route du Gouraya. Chose étrange, ou peut-être pas tout à fait, ces divers édifices se situent, pour la plupart, à proximité d’une place en terrasse fort exigüe, la place du 1er-Novembre (ex-place Gueydon), ouverte d’un côté face à la mer : le centre de gravité même de la ville ! Il n’est d’ailleurs pas étonnant que de cette place, on a l’une des plus belles vues de la baie de Béjaïa... C’est aussi de cette même place que l’on réalise combien, dans la ville resserrée sur elle-même, accrochée aux aspérités de la falaise qui la domine, l’espace est durement négocié à des ruelles montantes et tortueuses. Les voitures qui, d’ailleurs, se risquent dans le labyrinthe de rues ont quelques difficultés à en sortir.

Tout est calme à l'horizon, pas d'orage en vue

Nous nous postons alors sur la rambarde, où nous passons le plus clair de notre temps à examiner mollement l'étendue brumeuse qui, recouvrant presqu'entièrement le port, s'offre ainsi au regard. Nous nous absorbons tout entier dans cette distraction indolente, cette tâche immense. Tout est calme à l'horizon, pas d'orage en vue, pas de grand changement. Je me sens incliner à en faire autant moi-même. Laisser là mes préoccupations domestiques, abandonner ma place d'observateur privilégié, pour me fondre dans l'harmonie vaporeuse de la ville. On se retrouve un peu dans l'attitude d'un peintre à la recherche de l'angle idéal, du point de vue unique, qui embrasse la totalité d'un paysage, la plénitude d'une vision. Seule manifestation digne d'intérêt, le ciel dominant massivement la vieille ville, et toute la terre ici bas, courbée sous le poids d'un vide insoutenable Au centre supérieur de la ville, sur le trottoir de la rue piétonne où nous rendons aussitôt, des groupes d'hommes et de femmes s'avancent en une masse compacte, ondulante, apparemment sans soucis. Nous marchons à contre-courant, Saâd Taklit et moi, dans cette rue commerçante où boutiques d'artisanat, magasins de vêtements et supérettes se côtoient sans façon, marquant quelques haltes ici et là avant de rejoindre à nouveau la place du 1er-novembre, en direction du fameux Cippe romain décrit plus haut, non loin de l'édifice de l'APC de Béjaïa. Et c'est chemin faisant qu'on aura l'occasion de faire une autre halte sur une autre petite placette non moins sympathique où trône, majestueux, le buste de Manuel Teixeira Gomes, le fameux président du Portugal en exil à Béjaïa —où il mourut— de 1931 à 1941. Toutes ces références historiques et culturelles font, bien sûr, le charme avéré de Béjaïa, et ce, d'autant que toute la montagne environnante qui se brise brusquement dans la mer Méditerranée offre, aux portes mêmes de la ville, des possibilités d’excursions et de promenades exceptionnelles : comme celle —en allant vers les Aiguades et juste après avoir traversé le tunnel Sidi Abdelkader— récemment aménagée à même l'établissement «La Brise de mer» jouxtant le port de pèche et dénommée «Promenade Léonardo Fibonacci de Pise», fils d'un négociant italien, ayant séjourné dans la cité des Hammadides pour y apprendre les mathématiques qu'il introduisit d'ailleurs, pour la première fois, en Occident. Pour en revenir à la montagne en question, celle-ci, sans doute, a-t-elle toujours été associée dans mon esprit à l'imposante stature d'une forteresse gardée de hauts remparts (Bordj Moussa, XVIe siècle), à l'abri desquels on découvre, avec surprise à chaque fois, l'esplanade déserte au milieu, dénuée de toute autre présence ou objet notable que de l'herbe, des buissons et des pierres, bref, toute la continuité de la terre résumée à cette portion de verdure essentielle. Une citadelle vide dressée sur un plan montagneux, le pourtour d'une falaise décrivant un espace fini à l'intérieur duquel repose, intact, le terrain vague du sommet. Tertre élevé, en l'honneur de la circonstance exceptionnelle du lieu, assiégé de vallées et de plaines indistinctes, par-delà lesquelles le grand large du monde méditerranéen étend son anonymat jusqu'aux confins de l'horizon. Des promenades et excursions exceptionnelles, disions-nous. A partir de «Bab el Bahr» par exemple, là, une route en lacets conduit jusqu’au pied du sommet principal, le «Pic des singes», dominant le rivage de 430 mètres, un des points de vue les plus beaux qu’il soit permis d’admirer. Puis, en suivant l’arête, jusqu’au «Fort de Gouraya», à 680 mètres d’altitude, où se remarque un édifice construit par les Espagnols et remanié par les Turcs. Circuit agreste de 14 km environ. Vue étendue sur... les deux Kabylie(s) et le Djurdjura à l'ouest.

Le «bois sacré», ancien cimetière d’En Naciria la hammadite

Très curieusement, la ville semble faite de deux parties distinctes, séparées, et cela n’est pas une erreur, ni même un hasard. La Béjaïa ancienne, celle des Beni Hammad, montait en effet vers le Gouraya, un peu comme un triangle dont la base serait le port, la mer. Ainsi était bâtie la Qalaà des mêmes seigneurs, avant qu’ils ne vinrent s’établir à Béjaïa, mais la base du triangle était alors tournée vers les hauts-plateaux du Sud. Aujourd’hui, Béjaïa s’est plutôt agrandie, mais une frontière naturelle délimite toujours avec fermeté l’ancienne ville, ou «ville enclose», de la nouvelle, qui s’étend vers la vallée de la Soummam. Cette frontière, c’est une colline boisée d’apparence anodine mais qui se révèle avec son nom : «le bois sacré». Ici, pendant des générations, même au temps de l’occupation française, les musulmans de toute la région venaient prier en foule le 27e jour du mois de Ramadhan. Le bois sacré n’est autre que l’ancien cimetière d’En Naciria la hammadite, au temps où, sans conteste, la ville s’appelait aussi «la perle du Maghreb». La ville nouvelle ou ville basse, appelée «El Khemis» (Le jeudi, qui est jour de marché) se prolonge donc du côté du bois sacré, dans la plaine. Et on peut se plaire à imaginer tous les fondouks, ces «structures d’accueil» réservées jadis aux étrangers venus au marché, à leurs suites, leurs animaux et leurs marchandises. Il faut savoir qu’El Khemis n’était pas compris dans la ville enclose, puisqu’il est de construction plutôt «récente». Béjaïa, c’est tout cela à la fois : une ville impensable hors de la région qui, de façon avérée, lui fait joliment écrin. Mais peut-on imaginer à ce site, dans cette clarté, une autre ville qu’elle ? Il faut dire qu’elle est tout : grande dans l’histoire de l’Algérie comme est grande l’histoire de l’Algérie dans celle de l'Afrique du nord. Béjaïa, au regard de son flamboyant passé, peut en témoigner à juste titre : à travers son plurilinguisme, son interculturalité, sa capacité d’ouverture et de modernité... Ville modeste certes, mais c’est surtout une ville qui se respecte elle-même. Une ville qui, malgré les périodes difficiles qu’elle a eu à connaitre, a su préserver son histoire, préserver aussi et surtout son site privilégié, à la fois attachant et inoubliable. Une telle sagesse se rencontre rarement de nos jours dans notre pays, elle n’est pas donnée à n’importe qui... Il faut être allé à Béjaïa pour en prendre la juste mesure. Dans les faits et gestes de ses sympathiques habitants.

Kamel Bouslama

 

 

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