"Amirouche , les femmes , et le chef du nidham"

 

Témoignage de Rachid Adjaoud, lieutenant de l’ALN,...

En ce jeudi 2 août 1956, à la nuit tombée, un groupe de hauts dirigeants de la Révolution algérienne s’apprête à traverser Oued Sahel qui n’est plus qu’un mince filet d’eau à cette époque de l’année.

Un peu partout des groupes de maquisards ont reçu pour mission de sécuriser les zones de passage sur tout l’itinéraire du groupe sans savoir sur qui ils veillent réellement. Le jeune Mohand Larbi Moussaoui, maquisard de Boudjellil, en faisait partie. Il raconte : «Le Congrès du FLN était prévu dans la forêt de Bouni ou à la Qalaâ Nath Abbès, mais bien sûr nous ne le savions pas encore.

Par petits groupes, nous étions chargés de sécuriser l’axe du chemin de fer et au-delà jusqu’au village de Metchik, à Ath Sidi Braham. Il devait être aux alentours de 10 heures du soir quand nous avons entendu des coups de feu. L’un de nos vigiles avait été accroché par une patrouille de goumiers à Tassift Imoussiwen entre Chorfa et Tazmalt.

C’est la limite entre la zone I et la zone II que séparait la voie de chemin de fer. Ils devaient être 6 ou 7 en tout. La troupe de goumiers a accroché le convoi des dirigeants du FLN sans savoir qu’il s’agissait d’eux. Nous avons vu passer Amirouche en premier, alerte comme un loup des bois (am ouchaï), suivi de Krim et d’autres compagnons. Mohamedi Saïd était seul à monter sur une mule avec un moudjahid de Moka. Aux premiers coups de feu, il est tombé par terre. Son compagnon était blessé à la cuisse. Lorsque le groupe a été accroché, Oumira (Abderrahmane Mira) s’est jeté derrière un tronc d’arbre et a riposté avec son colt. Krim Belkacem a également riposté avec son revolver. Cela a fait fuir les goumiers», raconte Ammi Laarvi Oumoussa, aujourd’hui nonagénaire.

Libérée de son fardeau et effrayée par les coups de feu, une mule a pris la clé des champs, emportant sur son dos son précieux chargement de documents ultra confidentiels. Elle est allée tout droit vers une ferme de colons à Tazmalt qui abritait un poste militaire. En fait, la pauvre bête n’avait fait que retrouver le chemin de son écurie. C’est dans cette ferme qu’elle avait été volée quelques jours avant son «enrôlement» d’office au service d’une Révolution qu’elle allait s’empresser de trahir à la première occasion.

De la Qalaâ Nath Abbès à Ifri Ouzellaguen

Plus question de tenir le Congrès à la Qalaâ Nath Abbès. Le colonel Amirouche doit trouver très rapidement un autre lieu pour abriter le Congrès avorté. Il engage alors des consultations avec ses lieutenants et finit par jeter son dévolu sur Ifri Ouzellaguen. Son supérieur, Krim Belkacem, est très réticent à l’idée de tenir un Congrès de cette importance dans un lieu aussi accessible et entouré, de surcroît, par neuf postes militaires. Amirouche finira par convaincre ce vieux briscard de Krim avec cet argument massue : la population de la région est entièrement acquise à la Révolution et les maquisards s’y sentent comme des poissons dans l’eau. Ces précisions, c’est Rachid Adjaoud, lieutenant de l’ALN, rédacteur au Congrès de la Soummam et secrétaire du colonel Amirouche qui les rapporte.

Ses 17 printemps à peine bouclés, le jeune Rachid Adjaoud est depuis six mois dans les maquis des Ath Aïdel quand il reçoit un jour l’ordre de se mettre en route pour Ouzellaguen. L’ordre émane de ses supérieurs directs, Si Hmimi Oufadhel et Si Mohand Akli Ath Alloune qui lui ont seulement dit : «Viens, on a besoin de toi.» Les ordres ne se discutent pas. Ils s’exécutent seulement. Quelques mois auparavant, ce jeune dactylographe qui travaillait à la mairie de Seddouk avait pris le maquis en même temps que 27 jeunes de son village, Tibouamouchine. «On traînait, un peu perdus dans le maquis, sans armes d’une cache à l’autre», se souvient-il encore. Et pour cause, il n’y avait ni organisation ni structures. La révolution balbutiait encore.

Pour se rendre à Ifri, le petit groupe de cinq maquisards dont fait partie le jeune Rachid doit prendre une route détournée. Il fait alors un long détour par Tachouaft, Taourirt-Aïdel, Boutouab, puis Ighram avant d’aboutir au col de Chellata. De là, il n’y a plus qu’à suivre le chemin qui longe les crêtes pour se retrouver à Ouzellaguen. Un flanc de montagne densément boisé qui abrite pas moins de 14 villages appartenant à la grande tribu des Ouzellaguen.

Pendant les journées de marche qu’il a fallu pour rejoindre sa destination, le jeune Rachid rencontre de plus en plus de maquisards et de «moussebiline». Quand il arrive enfin à Ifri, il est encore plus impressionné par la très forte concentration d’insurgés en armes. Toute cette agitation est, évidemment, inhabituelle mais il est loin de se douter qu’un Congrès de la plus haute importance est sur le point de se tenir dans ces villages de montagnards tous acquis à la Révolution.

Les rédacteurs du congrès

Ifri est un petit hameau discret, niché entre des frênes et des ormes séculaires. Il est connu pour sa grande source d’eau douce vers laquelle tout ce beau monde de moudjahidine en armes converge en fin d’après midi. Là, dans une modeste demeure, Rachid Adjaoud va retrouver des inconnus qui deviendront vite des amis et compagnons de lutte.

Comme lui, ils maîtrisent cette technique aussi rare que précieuse de savoir taper à la machine (dactylo). «J’ai très vite pactisé et sympathisé avec Si Tahar Amirouchene et Si L’hocine Salhi qui avaient le même âge que moi et qui avaient été ramenés d’El Kseur où ils exerçaient comme commis greffiers au tribunal de la ville», raconte Rachid Adjaoud. Il y a également Abdelhafid Amokrane, à l’époque commissaire politique à Barbacha, bientôt rejoint par El Hadi Ouguergouz pour former le groupe chargé de la rédaction des procès-verbaux et des résolutions d’un Congrès qui se tient dans le plus grand secret.
Dans une modeste chambre toute nue, le petit groupe se met au travail.

«On nous a ramené deux dactylos que l’on posait sur nos jambes ou sur des caissons de bois et on tapait les manuscrits que l’on nous ramenait au fur et à mesure», se souvient Rachid Adjaoud. Devant la porte de la maison qui abrite les rédacteurs, l’imposant colonel Si Nacer, Mohammedi Saïd de son vrai nom, monte la garde. C’es lui qui est chargé de faire la navette entre la maison des chefs congressistes et celle des rédacteurs.

Avec sa stature de colosse et son casque allemand de la Wehrmacht, il impressionne et ne passe guère inaperçu. Les rédacteurs doivent mettre noir sur blanc ce que le groupe des chefs, réuni un peu plus loin, a pris comme résolutions et décisions. A quelques mètres de là, dans une autre masure, aussi modeste que ses sœurs, Abane, Ben M’hidi, Zighout Youcef et leurs compagnons sont en train de mettre la toute jeune Révolution algérienne sur des rails qui ne permettraient plus aucune marche arrière. «C’est seulement en lisant, au jour le jour, les feuillets manuscrits que l’on était chargé de dactylographier que l’on prit conscience qu’il s’agissait d’une très grande réunion», dit Rachid Adjaoud.

Le travail est colossal. Chaque dactylographe est chargé de la frappe d’une page en plusieurs exemplaires. Ils passent donc des heures et des journées courbés à pianoter sur leurs petites machines. Les chefs viennent les voir de temps à autre. Le jeune Rachid Adjaoud va apprendre à connaître le commandant Kaci, le capitaine Ouarab, Abderrahmane Mira, le colonel Amirouche et bien d’autres encore. «De temps en temps, Abane, Ben M’hidi, Amirouche ou d’autres dirigeants passaient nous voir, mais on ne savait pas à qui on avait affaire et on ne devait poser aucune question indiscrète», dit encore Rachid Adjaoud.

«Qui est cet homme ?»

Une rencontre allait, cependant, changer le destin du jeune Rachid. «Un jour que l’on était en déplacement, car pour des motifs de sécurité on se déplaçait d’un village à l’autre à Ouzellaguen, j’ai eu à faire la connaissance du colonel Amirouche», dit-il. Se rappelant des circonstances exactes de cette rencontre avec le légendaire colonel qui allait le marquer à vie, il poursuit : «Un soir, alors qu’on marchait en suivant un sentier muletier, Si Amirouche était arrivé derrière nous», dit-il. Voyant ce tout jeune homme lourdement chargé d’une dactylo et d’un poste radio, il l’interpelle aussitôt : «Qu’est-ce que tu portes là ?» demande le colonel. «C’est la dactylo et le poste radio de Si Mohand Akli», répond Rachid Adjaoud. Amirouche donne aussitôt l’ordre de le décharger. «Kecth matchi dahemmal, (Tu n’es pas un porteur). Que chacun porte ses propres affaires», ordonne aussitôt l’ombrageux colonel.

«A ce moment-là, je ne savais pas encore à qui j’avais affaire. Je ne connaissais Amirouche que de réputation. Le lendemain matin, à la reprise du travail de rédaction, Amirouche fait irruption au secrétariat où l’on se trouvait nous les rédacteurs et demanda après le jeune homme qui portait une dactylo et un poste radio. Après m’avoir demandé quelques renseignements personnels, il me dit : ‘‘Tu ne retournes pas avec tes chefs. A partir d’aujourd’hui, tu es avec moi’’», se souvient Rachid Adjaoud. «Une fois qu’il est sorti, j’ai demandé à mes compagnons qui était cet homme.

On m’a répondu : ‘‘C’est lui le colonel Amirouche’’», dit-il encore. Pour assurer la sécurité du Congrès, toute la zone autour d’Ifri est étroitement surveillée par les moussebiline et les moudjahidine. De l’Akfadou jusqu’à Ichelladhen, en passant par Ath Ouaghlis et Ouzellaguen, des sentinelles veillent de jour comme de nuit. Le colonel Amirouche, qui a la haute main sur l’organisation du Congrès, chapeaute tout le dispositif sécuritaire et coordonne avec les autres responsables de zones. En cet été 1956, le point fort de l’ALN est d’avoir mis en place un «chef nidham» chargé de l’intendance, des finances et de la logistique dans chaque village.

C’est lui qui doit assurer le gîte et le couvert pour les moudjahidine de passage. La wilaya III, fief du colonel Amirouche, est un modèle de réussite et d’organisation sur tous les plans. Des villages mobilisés, des unités bien armées et aguerries et une multitude de caches et de refuges. C’est avec cela qu’il a pu convaincre Krim Belkacem du choix d’Ifri Ouzellaguen, après que l’option de la Kalaâ Nath Abbès eut capoté par la faute d’une mule têtue qui est retournée à l’ennemi avec tous les documents du Congrès.

«Les femmes d’Ouzellaguen, le chef du Nidham et Amirouche»

Amirouche connaît la région comme sa poche et il a entière confiance en ses hommes et ses unités. Il a déjà ordonné aux unités se trouvant en haute vallée de la Soummam, à Bouira, à Bougaâ, à Imezayen (Béjaïa) et ailleurs de se livrer à des manœuvres de diversion. Elles doivent harceler l’ennemi pour détourner son attention de la région d’Ouzellaguen.
«Ce que j’ai à dire sur ce Congrès est que la population était totalement mobilisée. Elle assurait le ravitaillement et la sécurité des congressistes. Les djounoud circulaient librement. Le Congrès s’est passé dans une sérénité irréprochable. Il n’y a jamais eu de clash entre les chefs qui discutaient librement avec les djounoud et leur demandaient de leurs nouvelles quand ils les croisaient. Très souvent, ils s’adressaient à nous en arabe et, ne maîtrisant guère cette langue, il faut avouer qu’on n’y comprenait pas grand-chose», témoigne Rachid Adjaoud.

Mohand Ameziane Aoucheni, 81 ans, est ancien moudjahid originaire de la région. Membre d’une section de 34 moudjahidine, il faisait partie de ces hommes qui tenaient le maquis de Semaoun jusqu’à Ichelladhen. Pour lui, si le Congrès de la Soummam s’est tenu, c’est grâce à trois éléments : «Les femmes d’Ouzellaguen, le chef du ‘‘nidham’’ et Amirouche», dit-il. «Les femmes étaient la pierre angulaire de ce Congrès. Elles surveillaient les allées et venues, les entrées et les sorties, et faisaient la cuisine. Pendant dix jours, personne ne pouvait rentrer ou sortir à Ouzellaguen», dit-il encore.

Lorsque le Congrès se termine enfin et que toutes les délégations qui y ont assisté rentrent dans leurs fiefs, il faudra plusieurs jours pour que les Français apprennent son existence. Les représailles seront terribles pour le douar d’Ouzellaguen dont les 14 villages seront pratiquement rasés de la carte. La région ne va pas plier pour autant. Après le Congrès, il fallait l’appui de l’aviation pour tout déplacement des Français à travers la vallée de la Soummam. Deux T28 décollaient de Bougie pour assurer la sécurité des convois, précise Rachid Adjaoud. Comme par défi, un mini-congrès de la Wilaya III aura également lieu dans la même région, à Ifri-Ouzellaguen, quelques mois plus tard.

EL-Watan