D'abord nous sommes restés cois en nous demandant comment parler de quelqu'un qui n'a jamais parlé de lui, si ce n'est par son gigantesque travail théâtral et poétique, lui qui a toujours mis en avant la création pour promouvoir la revendication 1linguistique kabyle. Même de son vivant nous nous sommes souvent posé cette question : «Et si Mohia avait raison ?».

Quoiqu'attendue depuis de longs mois, la terrible nouvelle a coupé le souffle à ses rares amis et ses dizaines de milliers d'admirateurs qui sont tous un peu morts cette journée de décembre 2004. On les a vus à la maison de la culture Mouloud Mammeri, se recueillant devant sa dépouille, et à ses funérailles, les tempes grisonnantes, le visage buriné, le regard éprouvé, le ventre bedonnant, ils sont venus remercier l'auteur qui a su chanter les angoisses et les aspirations de leur jeunesse : ils savent qu'ils lui sont tous redevables de quelque chose. C'est, en effet, l'idole incontestée, la référence des jeunes contestataires kabyles, étudiants ou pas, d'avant et après-avril 1980, donc de beaucoup de citoyens aujourd'hui âgés de 35 à 45 ans, la génération des victimes de l'école fondamentale, mais aussi de milliers de cadres en fonction. Ils se sont, toutes ces années, accrochés à son œuvre comme on s'accroche à une bouée de sauvetage : ils ont pu, ainsi, contrarier l'irrationnalisme ambiant. C'est en grande partie grâce à la sagacité et à l'ironie dites et répétées dans ses splendides poèmes et à ses inégalés monologues qu'ils n'ont pas basculé dans les moyens de lutte violents. Ses K7 rappelaient à longueur de bande magnétique, sur les tables de chevet ou dans les salles de café, que la victoire était possible autrement. Il ne faisait pas rire à la manière d'un humoriste ordinaire, il faisait plutôt grincer les dents et serrer les poings pour ne pas désespérer de lendemains meilleurs. En 1978, son génie explosa après des années de travail et de longues études. A l'heure de la pensée et des médias uniques, ses K7 commençaient à être dupliquées à des milliers d'exemplaires, à partir d'une ordinaire bande enregistrée dans un banal magnétophone, en exil. Comme illustration sonore de ses œuvres, pour fuir toute polémique sur la paternité des créations musicales kabyles, il a surtout utilisé soit idhebbalen, soit des chants kurdes, avec la permission des Kurdes côtoyés en exil : ces chants au demeurant sont assez proches des chants kabyles. Contrairement à ce qui s'écrit ou se dit çà et là, Muhend Uyehya est le nom sous lequel il signait ses œuvres. Son vrai nom est Mohia, son prénom Abdellah. Il est né au milieu du siècle au village Ath Rbah, Iboudraren. Il a vécu, enfant, la guerre de Libération nationale. Les enfants de la guerre n'en sortent jamais psychologiquement indemnes : ils vieillissent très vite et portent dans le regard cette nostalgie d'une enfance quelque part ratée, amputée d'insouciances inconnues. La guerre de Libération et l'indépendance, si durement acquise, dans une frénésie de généreuse et inconsciente destructuration sociale ont chamboulé le milieu dans lequel était immergée cette génération d'adolescents.

En 1969, il est à l'université d'Alger

 

Pour Abdellah, s'ensuit une série d'exils, donc de déchirements successifs. D'Ibudraren, il se retrouve à Azazga, puis à Tizi Ouzou au lycée Amirouche. Sous des allures désinvoltes, c' était un élève brillant, mais très éclectique dans ses relations et ses lectures, il portait déjà ce regard critique, caustique sur les choses de la vie, que l'on retrouvera plus tard dans ses œuvres. Ses habitudes frugales, quasi ascétiques, détonnaient parmi les lycéens plus ou moins zazous et yéyé de la fin des années 1960. Outre ses excellences en sciences dures, sa timidité, sa douceur et sa réserve naturelles font obtenir à Abdellah le prix du «meilleur camarade du lycée». Pendant au moins trois ans, il participe aux cours de Mouloud Mammeri, dont il est un élève très assidu et, Dieu Sait qu'ils étaient loin d'être nombreux autour du maître. Il l'aidait également dans des travaux de recherche, de collecte et de mise en page lors de longues séances de travail au CRAPE. C'est à cette époque qu'il commence timidement, presque à contrecœur, à réciter ses merveilleux et incisifs poèmes. Nous nous souvenons de mémoire : Numember yewwi-d axbir, yebrez abrid amellal, i t-igerrzen d irgazen, wadak ireznen awal ! Ayen righ maççi d awal mi t-tennid yeddem-itwadu. Ayen righ maççi d uffal... Et bien d'autres qu'il livrait à doses homéopathiques à un entourage restreint mais connaisseur : «Isefra à ceux qui les méritent». Mais ils faisaient exception, la règle générale était l'hostilité envers toute poésie atypique tant dans le fond que dans la forme. Une politique culturelle niveleuse ne tolérait aucune aspérité, surtout si cette aspérité s'exprimait dans une langue autre, et a fortiori la langue kabyle. En 1972, et le 4 décembre, un mercredi eut lieu un festival universitaire de la poésie sur le thème «Poésie et révolution.» Le doyen de la faculté des lettres n'a épargné aucun obstacle pour refuser à Mohia et ses compagnons de participer à ce festival. L'argument massue avancé par ce doyen directement sorti de l'espace mental médiéval était le suivant : «Votre langue n'est qu'un dialecte !» Il refusa que le 1er Novembre soit dit en kabyle ! En 1973, Muhend Uyehya quitta l'université d'Alger et l'Algérie qu'il ne revit qu'en 1993, en pleine décennie rouge. Décennie que Mohia voyait venir et ne cessait de tirer la sonnette d'alarme dans ses œuvres. Les frères izerman. A cette époque, en parlant de Mohia, regrettant son long exil, quelqu'un disait de lui : «Tamurt mezziet, abrid yedyeq, argaz meqqer, dunnit tewsaâ.» Traduisons-le ainsi : «Le pays est petit, la voie étroite, le gars est grand, le monde est vaste.» Son exil était inévitable, en réalité, c'était une question de survie pour lui. C'est pendant cette période de 20 ans, dans la solitude et souvent dans la douleur, qu'il réalisa l'essentiel de son œuvre, d'abord autour de la revue Tisuraf : un véritable collier de pièces de théâtre, de poèmes, créés ou adaptés à partir d'auteurs illustres mais parfois aussi... d'illustres inconnus. Nous entamerons pêle-mêle, à la Prévert, cette liste d'auteurs qu'il a traduits en kabyle : Brecht, Pirandello, Prévert, Molière, Becket, Mrozek, Brassens, Félix Leclerc, Philippe Soupault, Boris Vian, de Beranger, J. B. Clément, G. Conte, Jouang Tse, W. Blake, P. Seghers, Racine, J. Brel, E. Potier, G. Servat, J. Ferrat, Platon, Jules Boscat (?), Tristan Corbière, Lu-Xun, Francis Quimcampoix (?), etc. Mohia s'est souvent contenté de nous livrer des extraits des œuvres de cette multitude d'auteurs, exceptées les œuvres théâtrales qu'il nous a léguées dans le texte intégral. Il a démontré avec talent que la langue kabyle a accédé à l'universel. Tous ces auteurs, et certainement bien d'autres encore, ont été traduits, adaptés, malaxés par Mohia pour qu'ils soient à la portée de n'importe quelle oreille kabyle, sans dénaturer une once de leur œuvre. Mohia, en plus de la fibre poétique, maîtrisait, plus que tout autre, la langue française et la langue kabyle. Il en connaissait les moindres méandres. Au fil des ans, les conditions de l'exil aidant, la solitude, son travail acharné pour la langue kabyle ont eu raison de sa santé. Comme on dit : «L'œuvre qui a mangé l'auteur.» Pendant près de 30 ans, une bien maigre partie de l'Algérie le portait aux nues, alors que l'immense partie ignorait jusqu'à son existence, même en Kabylie ! A la décharge de l'Algérie et pour soulager les consciences, nous rappellerons qu'il existe beaucoup de pays qui n'ont jamais mérité leurs artistes. «Eyya, terbeh, Win yebghan ad iru, ad iru f qerru-s !»

 

Partager cet article