22 Mai 1956

Quelques années après le 8 Mai 1945, quelques années avant le 1er Novembre 1954, les anciens élèves de l’école d’EI Flaye (Ath Waghlis, Sidi Aïch) furent convoqués à leur assemblée générale qui devait renouveler les responsables de leur association.
Les discussions furent vives entre les deux clans qui s’en disputaient la direction et qui se disputaient la prépondérance dans la commune (centre municipal d’assez récente création). Un jeune instituteur - (je sus plus tard que nous avions le même âge) - récemment venu de France, intervint pour nous « conseiller ». Du fond de la salle, je l’interpellais et lui dis : « Vous n’avez pas à vous occuper de nos affaires. Vous êtes un étranger ». Que voilà un crime de lèse-colonisation ! Henri Munier, le jeune instituteur, me regarda avec étonnement. Il ne s’attendait pas à une intervention aussi « insolente » de la part d’un « indigène », car, sincèrement, il pensait qu’il se trouvait en « France ». Homme intelligent, il chercha à comprendre : il se rapprocha des indépendantistes et découvrit l’âme profonde de notre peuple. Nous fûmes, Saïghi Abdelkrim, Chaoui de Aïn Beida fraternellement à l’aise au milieu des Kabyles de la Soummam, Hadj Ali et moi-même, disponibles pour de longues discussions politiques avec lui et certains autres enseignants. Henri Munier apprécia et approuva notre volonté d’indépendance. Aussi, c’est très naturellement et très simplement qu’il rejoignit nos rangs dès l’implantation du FLN dans la région. Avec lui, se distingua une dame, une grande dame, Paule Doumain, fille d’un colon ruiné de Guelma : Française de sang, elle voulait le rester, Algérienne de cœur, elle voulait le prouver. Elle me dit, au premier contact officiel : « Larbi, ne me demandez pas de transporter des armes, mais si vous avez un blessé je l’hébergerai ; je le soignerai comme je soignerais mon père, mon frère ou mon époux ». Vivant au milieu d’une population en guerre, dans une région contrôlée par l’ALN, qui y organisera le Congrès de la Soummam le 20 août 1956, Henri admirait le comportement des uns et des autres vis-à-vis de lui et de ses collègues présents à El Flaye... Alors qu’ils trouvaient difficilement des œufs et des poulets à acheter tant que la population ne voyait en eux que des « étrangers », ils seront « inondés » d’œufs et de poulets gratuits dès que leurs contacts avec le FLN furent connus : nos femmes aussi savaient être patriotes ([2]). Et la guerre continuait, avec une organisation de plus en plus parfaite et des missions de plus en plus élargies. Toutes les écoles d’Ath Waghlis et casernes potentielles furent incendiées, sauf celle d’EI Flaye. Nous voulions que cette dernière reste, avec ce village, un des relais très utiles pour l’acheminement de l’approvisionnement à partir de zones tenues par l’armée française vers le maquis tout autour de Sidi Aïch. Et nous voulions aussi que les Français, qui vivaient au milieu de nos montagnards puissent témoigner que notre combat n’avait pas la haine comme soubassement, ce que pouvait confirmer une lecture rationnelle de la proclamation du 1er novembre 1954. Ce n’était pas un peuple qui combattait un autre peuple, une religion qui combattait une autre religion : notre peuple luttait pour son indépendance contre un système honni, le colonialisme. Et ce combat se déroulait sans aucun complexe de notre part. C’est ce message que recevait Henri dans ses contacts avec notre population. Et c’est ce message qu’Henri comprit et fit sien. Il fit mieux. Il chercha à faire partager ses convictions avec d’autres Français autour de lui et ses amis en France. C’est ainsi qu’il entra en contact épistolaire avec un député socialiste, Guy Desson, proche de Guy Mollet, Premier ministre français de l’époque. Avec l’accord du « maquis », il décida de venir en Algérie. Je devais le réceptionner à Alger, le mettre en relation avec le commissaire politique Tarikt Rachid, qui lui aurait donné l’occasion de dialoguer avec lui, avec d’autres responsables et avec de jeunes djounoud. Il lui aurait fait visiter les montagnes et je l’aurais récupéré à Tizi Ouzou, de l’autre côté du Djurdjura, à la fin de sa mission. Hélas, au dernier moment, il nous informa qu’il ne pouvait pas venir : il préféra aller présider le Festival du cinéma à Cannes. Nous en fûmes déçus. Notre déception ne dura pas longtemps. Après consultation, au maquis, des uns et des autres, il fut décidé qu’Henri allait faire la « tournée touristique » prévue pour le député. Le 22 mai 1956, l’invitation d’Henri arriva en même temps qu’arrivait l’ordre d’incendier la dernière école des Ath Waghlis encore intacte. Un grand nombre de « moussebiline » de toute la tribu y participèrent. Certains directement, d’autres par des missions de garde tout autour du village. L’opération commença sous la direction du commissaire politique par le déménagement des appartements des instituteurs : leurs affaires devaient être absolument préservées. Les femmes et les enfants français furent dirigés vers la maison du chef du village qui les hébergea jusqu’au lendemain. Henri, accompagné de l’un de ses collègues, M. Linglin, partit vers des hauts de l’Akfadou. Les locaux scolaires furent incendiés : il fut nécessaire d’utiliser des bombes. De Sidi Aïch, les soldats en entendaient les détonations et devaient se douter de ce qui se passait : ils ne pensèrent pas aller au secours de la douzaine de leurs compatriotes qui vivaient à l’école. Ils préférèrent aller très nombreux, en passant par la route départementale (qui traverse lkhlidjene, encercler les villages Ath Soula et Agouni. Au matin, l’officier commandant le détachement rassembla la population. Muni d’une liste, il fit l’appel de plus de soixante personnes qui seront froidement abattues. Pendant ce temps, certains de ses hommes éparpillés autour du village tiraient à vue sur tous ceux qui cherchaient à se dégager du piège tendu par l’armée ennemie. Et ce fut toute la matinée un massacre sans nom. Oradour-sur-
 
Glane[3] rencontra sûrement plus de pitié plus d’humanité de ceux qui l’ont détruite. En fin d’après-midi, après le départ des soldats, plus de 80 cadavres furent dénombrés et enterrés. Henri Munier, qui se trouvait au moment du « génocide » au village de Djenane, non loin de là, constata que le comportement des djounoud et de la population vis-à-vis d’eux ne changea pas. La nouvelle de la tuerie fut reçue avec une douleur sereine et une froide volonté de continuer la lutte quels qu’en soient les sacrifices. A Sidi Aïch, ils camouflèrent d’abord tout ce qu’ils avaient rapporté de la montagne chez un de leurs collègues avant d’annoncer leur retour aux autorités. La gendarmerie les arrêta, mais quelques jours après les libéra et les plaça en résidence surveillée à Bougie. J’organisais l’évasion d’Henri par Alger où un refuge lui fut réservé, il rejoignit la France. S’aidant des documents rapportés de nos montagnes, il initia à Paris une opération d’information autour de lui. Suspecté et se sentant menacé, il passa au Maroc en même temps que Paule Doufliain, qui venait d’être expulsée de Biskra où elle avait été nommée institutrice après son expulsion de Sidi Aïch. Et leur existence continua jusqu’à l’indépendance, dans les rangs du FLN à l’extérieur. Paule et Henri sont tous deux décédés depuis quelques années. J’ai voulu, en rapportant une partie de leur parcours à nos côtés, démentir des déclarations d’irresponsables qui ont présenté la visite d’Henri au maquis comme un enlèvement. Les deux êtres exceptionnels et les sacrifiés du 22 mai 1956 à Ath Waghlis, dont nous rappelons le souvenir, nous appartenaient : ils ont droit à notre hommage, car, comme l’écrivait un leader politique de France : « Les morts sont parmi nous les inspirateurs de notre mémoire. »
 
 

[1] El watan du 24 Mai 2006
[2] La production des œufs et des poulets était de la responsabilité des femmes.
[3] Oradour-sur-glane : Ville Française détruite après le massacre de la population en 1943 par les allemands

 

Tag(s) : #AIT-DAOUD

Partager cet article

Repost 0