4765512504-jpg.jpgEnseignants et institutions n’ont de cesse de tirer la sonnette d’alarme sur la désaffection de la lecture chez les plus jeunes.

Quelques efforts ont été consentis pour encourager la lecture à l’école avec des résultats insuffisants tant les programmes sont chargés et les inégalités marquées selon les milieux sociaux des élèves. Il reste le talent et l’effort individuel de certains enseignants mais, aussi et surtout, les associations qui œuvrent au niveau local avec des moyens souvent rudimentaires et des trésors d’investissement humain. Un proverbe arabe dit : «On trouve dans la rivière ce qu’on ne trouve pas dans la mer». Une de ces multiples rivières qui coulent discrètement aux quatre coins du pays est l’Association Savoir et patrimoine d’El Flaye. Constituée de quelques amoureux de la culture de ce village perché sur les hauteurs de Sidi Aïch (Béjaïa), l’association a réussi à donner naissance et à maintenir une bibliothèque de proximité qui fait aujourd’hui office de véritable oasis de culture dans cette localité de 7000 habitants. En plus des livres mis à la disposition des 500 adhérents, dans différentes langues et touchant à diverses thématiques, l’association affiche un riche palmarès de conférences, sorties pédagogiques et autres activités culturelles ouvertes à tous les publics.Modeste par ses dimensions, cette bibliothèque est grande par son action quotidienne qui prend des allures d’engagement et de lutte contre l’ignorance et l’inculture menée par ses membres depuis huit ans. Zahia Chelbi, qui gère l’établissement d’une main de maître, raconte : «Mon engagement est de faire aimer la lecture aux jeunes. Ce projet est un rêve que je porte depuis l’université. Avant même de penser à monter une bibliothèque, je ramassais systématiquement les coupures de presse sur des sujets qui m’intéressent ainsi que de vieux livres. J’en avais des sacs pleins. Je dois dire une chose : c’est le livre qui m’a rendue libre ! La première fois que je suis descendue à Béjaïa, c’était pour aller à l’Université. Je n’étais pas sortie du village et je vivais comme toutes les femmes kabyles dans la société traditionnelle. Mais j’ai voyagé et me suis libérée à travers le livre. La lecture est le chemin de la liberté et j’ai envie de faire découvrir ce chemin aux jeunes.»

L’histoire de l’association se confond avec celle de cette enseignante au lycée de Sidi Aïch qui se dévoue pleinement pour propager sa passion du livre. Elle commence en 1999 avec une pétition en vue de la création d’une bibliothèque au village. Ce rêve se concrétisera sept ans plus tard, en 2006. Bénéficiant du soutien des autorités locales, elle dispose enfin d’un local pour abriter son projet soutenu par d’autres enseignants et intellectuels d’El Flaye. Hafid Cherfi, qui a accompagné ce projet, d’abord en tant que maire, puis comme membre fondateur de l’association, se souvient du gala d’ouverture qui a servi à amasser des dons avec pour slogan : «Un billet vendu est un livre acheté».

La bibliothèque a commencé depuis son action de proximité en ouvrant l’accès aux livres mais aussi par des cours de soutien scolaires gratuits et des conférences sur l’histoire et la culture du village.

«El Flaye a produit beaucoup d’intellectuels et de hauts fonctionnaires. L’école et l’instruction y sont très valorisées ; donc l’environnement est propice à ce genre de projet. C’est aussi une manière de perpétuer et de susciter l’intérêt sur cet aspect caractéristique du village. Nous faisons connaître les personnalités qui ont traversé l’histoire de ce village à travers des conférences et expositions», ajoute-t-il.

En effet, l’activité de l’association se divise, comme son nom l’indique, en deux volets : le savoir, à travers la promotion de la lecture, et le patrimoine, par la mise en valeur de la mémoire des lieux. Ce travail a attiré l’attention de l’anthropologue Ali Sayad, compagnon de route de Mouloud Mammeri, devenu président d’honneur de l’association. Il a participé à l’élaboration d’un petit musée autour de l’histoire des Ath Waghlis et prépare actuellement une monographie sur le sujet. Il assurera d’ailleurs, avec l’association, une formation sur la collecte du patrimoine oral à destination des étudiants de l’Université de Béjaïa.

Grâce à l’abnégation de ses membres, cette petite association gagne un rayonnement qui dépasse très largement les limites géographiques du village. C’est ainsi que, par une heureuse rencontre, la bibliothèque a profité d’un don de 12 000 livres de la part d’une association française de Montpellier présidée par «un enfant du village», Nadir Betache, chercheur, enthousiasmé par le travail de l’association a organisé, pendant deux années, une quête de livres en France.

L’acheminement de ces ouvrages jusqu’à la petite bibliothèque d’El Flaye a nécessité pas moins d’une année, à cause de divers obstacles bureaucratiques : «On nous avait d’abord demandé de faire appel à un transitaire, se souvient-on ici, alors qu’il ne s’agit pas de marchandises mais de dons. Ensuite, il fallait faire la liste de tous les ouvrages à envoyer au ministère de la Culture afin de s’assurer qu’ils ne sont pas subversifs.» Mais l’engagement des membres de l’association, dont un huissier de justice, a fini par payer et les ouvrages sont arrivés accompagnés d’une délégation de formateurs qui a assuré des cours de gestion d’une bibliothèque, non seulement pour les membres de l’association mais aussi pour des bibliothécaires venus d’autres communes de la wilaya.

«Nous avons lancé une dynamique, explique Zahia Chebli. D’autres associations et bibliothèques ont été créées dans les villages alentour. Et parmi les fondateurs de ces associations, je retrouve beaucoup de mes anciens élèves. Les gens prennent exemple sur nous viennent se former.» Abdenour Tahrat, président de l’association, énumère, non sans fierté, quelques-unes des activités les plus emblématiques de l’association en défilant les articles sur le blog et la page facebook de l’association. Parmi les conférenciers, on retrouve des chercheurs de renom tels l’anthropologue Fanny Colonna, directrice de recherche au CNRS, ou Ouiza Gallèze, chercheur au CNRPAH, mais aussi des artistes qui ont vu le jour à El Flaye, à l’image du chanteur Amour Abdennour, ou encore Karim Tahar connu pour sa double casquette de pionnier de la chanson kabyle moderne et d’arbitre de boxe d’envergure internationale. On apprend également que le chanteur français Marcel Mouloudji, fameux interprète du Déserteur de Boris Vian, est originaire d’El Flaye par son père, Saïd Mouloudji. Décidément, «chaque village est un monde», comme l’affirmait Mouloud Mammeri. Mais un monde qui ne se raconte pas seulement au passé.

Afin d’alimenter l’imagination de la jeune génération et de susciter sa curiosité, l’association organise régulièrement des sorties pédagogiques à caractère culturel ou écologique. L’évasion des esprits mais aussi la collecte du patrimoine oral se fait aussi avec la belle initiative de L’Heure du Conte, assurée par une adhérente très active. Cette enseignante à la retraite nous confie que l’objectif de son activité, depuis deux années, est de former des conteuses : «Chaque mercredi, des dames du village, pour la plupart femmes au foyer, viennent et participent. Elles progressent beaucoup dans la lecture et l’écriture mais aussi dans l’expression. Tout l’effort vient des participantes. Elles lisent de plus en plus à la maison et viennent emprunter des livres. Elles se prennent en charge et c’est cela qui est important.»

Zahia Chelbi qui, en plus de gérer la bibliothèque, fait également office de conteuse pour les enfants, nous confie que cette activité a suscité des vocations ainsi qu’un grand intérêt de la part des enfants. «Une des mamans m’a dit que ses enfants l’obligent désormais à raconter une histoire chaque soir», ajoute-t-elle. Ainsi, ce projet né du rêve d’une femme à la volonté tenace continue à semer la passion du livre dans les cœurs et les esprits de centaines d’enfants.

Par dignité, Zahia Chelbi refuse de parler des conditions difficiles dont témoignent les murs rongés par l’humidité où elle mène son combat pour le savoir. Elle préfère parler du livre qu’elle érige quasiment en synonyme de liberté : «Cette liberté ne se retrouve pas à l’école qui ne donne pas la parole à l’enfant et ne développe pas son imagination. Ici, les enfants sont chez eux. Ils manipulent les livres à leur guise. Nous accueillons des gens déscolarisés, des personnes âgées… Tous sont réunis par l’amour du savoir.»

EL WATAN

 

 

 

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