Younès Adli. Ecrivain

«Nous devons œuvrer à valoriser la pensée kabyle»

Auteur de huit ouvrages, essentiellement des essais et des romans historiques, Younès Adli va aussi régulièrement à la rencontre de son public pour présenter ses travaux et ouvrir des débats sur l’histoire de la Kabylie et de l’Afrique du Nord. Dans l’entretien qu’il a bien voulu accorder à El Watan, il revient sur la recherche et l’écriture.

- Vous travaillez beaucoup sur la Kabylie, son histoire et sa culture. Qu’est-ce qui motive vos travaux ?

La Kabylie était, est encore et sera, au besoin, le symbole du combat identitaire à l’échelle de l’Afrique du Nord. J’avancerais même que son histoire et sa culture ont dépassé les frontières du continent africain, mais surtout les limites des gouvernants algériens qui se sont succédé depuis l’indépendance. Je suis un fils de cette Kabylie profonde à laquelle se sont ressourcés les plus grands penseurs du XIXe siècle et grâce à laquelle ils avaient pu faire avancer nombre de leurs travaux.

Je citerais parmi eux, Karl Marx, Engels, Rosa Luxemburg, Maxime Kowalewski et Emile Durkheim, le père de la sociologie française. A travers ces noms, nous avons devant nous, les écoles russe, germanique et française. Jusqu’à la période contemporaine, des Renée Gallissot, Pierre Bourdieu et d’autres encore, reconnaissent l’apport de la Kabylie à la recherche scientifique. Aujourd’hui, sur le plan scientifique, il appartient à ses fils qui travaillent dans le domaine, de veiller à ce que soit mis en évidence l’apport de la pensée kabyle à la pensée humaine, universelle.

- L’histoire de la Kabylie comme champ de recherche, est-il en friche ? Est-ce que vous considérez que les travaux sur la région sont suffisants ?

Les travaux sur la Kabylie sont à développer davantage, tant il y a des gisements encore inexploités. La période qui va du XIIe au XVIIIe siècle, à elle seule, est quasiment vierge. Hormis quelques noms, comme ceux du cadi El-Ghobrini des Aït-Ghobri, du grammairien Ibn-Mouâti Ezzwawi des Ait-Fraoucène, du juriste El-Waghlissi des Aït-Waghlis, du poète Sidi El-Qala des Aït-Jlil, tout reste à extraire des profondeurs de la poésie ancienne ou de la générosité d’archives miraculées.

En remontant à la période romaine, l’exemple des Isaflenses portant à leur tête un certain Igmazen, ne réapparaissent qu’à la période turque sous le nom des Iflissen (Iflissen Ou Melil ou Iflissen n lver), dirigés par les Zaâmoum. C’est dire qu’entre les deux périodes combien l’histoire est avare en données ! Pourtant, il s’agit bien des mêmes Iflissen. On peut évoquer le même vide concernant les Ucutamani des romains et que Ibn Khaldoun présente sous le nom de Kotama. Ces faiseurs de la dynastie fatimide, signalés également par le géographe grec Ptolémée méritent que leur apport à l’étranger comme l’Egypte ou la Sicile, soit mieux connu.

- L’accès à la documentation est-il aisé pour vous ?

Non ! L’accès aux archives essentielles a été jusqu’à maintenant facilité à des chercheurs d’outre-mer qui en ont fait pratiquement des domaines de maîtres, et dont un certain natif de Constantine détiendrait la clé de toutes les clés. Mais la clé que n’auront jamais ces «faiseurs de nuages», et dont ils sont loin de soupçonner la véritable valeur, est celle de l’oralité. D’ailleurs, la recherche universelle aménage actuellement de plus en plus d’espace aux corpus oraux, et c’est tant mieux.

- Vous êtes aussi présent sur le terrain en donnant des conférences.

Jusqu’à maintenant, les conférences que j’assure portent sur mes ouvrages et mes travaux. Je m’étais choisi, dès le départ, la Kabylie comme aire de recherche. Je puis vous dire que c’est un domaine aussi riche qu’intéressant, qui renvoie à une histoire et à une civilisation qui ont compté et continuent de compter dans le monde.

Plus j’avance dans mes recherches et plus je suis fier de ma kabylité que je me dois de défendre constamment. Seuls les contempteurs de notre civilisation continuent de vouloir nous rabaisser à un niveau qui est le leur, particulièrement à l’intérieur du pays. A l’étranger, la recherche nous prend de plus en plus en estime, elle mesure notre apport à sa vraie valeur. C’est encourageant pour nous.

Saïd Gada

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